RENCONTRE AVEC MATHIEU, LE GOÛT COMME GESTE DE SOIN
Au cœur de notre village, la cuisine est un lieu vivant et de rencontre, où se mêlent les habitudes et les souvenirs de chacun. Elle accompagne chaque jour le rythme des habitants, que ce soit à la brasserie ou dans les différents lieux de repas du village. Ces espaces sont porteurs de petites attentions visuelles et gustatives qui contribuent pleinement à leur qualité de vie.
Depuis dix ans, Mathieu y a trouvé sa place et y déploie son savoir faire. Au fil du temps, son regard sur son métier s’est enrichi au contact des aînés : leurs histoires, leurs sensibilités et leur manière d’aborder le repas ont affiné sa pratique et donné une profondeur nouvelle à son engagement culinaire.
Qu’est-ce qui vous a amené à travailler dans le médico-social ?
Mathieu : « Je dois l’avouer, je suis arrivé ici presque à reculons. Au lycée hôtelier, on nous oriente vers la gastronomie ou le traditionnel. L’image de la restauration collective ne me faisait pas rêver : j’en avais une vision stéréotypée, entre conserves et produits surgelés, loin de ce qui donne du sens à ce métier.
Puis j’ai vu une annonce à Kersalic et j’ai postulé, un peu par curiosité. Le premier jour, nous préparions les galettes des rois nous mêmes. Cette expérience a été un déclic : j’ai découvert l’exigence, la qualité, et cette attention portée au produit. Cela m’a immédiatement parlé. Aujourd’hui, j’entame ma dixième année, sans le moindre regret. Si un jour nous devions basculer vers une cuisine industrielle, je partirais, car mon métier y perdrait toute sa substance ».
Comment définiriez-vous votre mission aujourd’hui ?
Mathieu : « Ma mission, c’est avant tout de donner du plaisir. Pour une personne âgée, le repas reste l’un des grands plaisirs de la journée. Je vois la nourriture comme une forme de thérapie, un véritable soutien contre la dénutrition. L’assiette doit être appétissante, bien sûr, mais le goût doit aussi être à la hauteur.
J’essaie d’individualiser au maximum, de m’adapter aux goûts et aux contraintes de chacun, si une résidente n’aime pas l’aubergine dans le couscous, je lui prépare une part séparée. Parfois, il faut savoir réagir vite, un jour, un plat est tombé juste avant le service; en vingt minutes, je préparais des filets de poulet sauce champignons pour que personne ne soit lésé. C’est aussi cela, prendre soin, ne jamais se contenter du “vite fait”. »
Quelle est la nature de votre relation avec les habitants ?
Mathieu : « J’entretiens une relation forte avec eux. J’aime particulièrement les “repas de quartier”, ces moments partagés où leur simple présence crée du lien. Ils nous enrichissent par leurs histoires, leurs parcours, leur manière d’être. Je ne suis pas seulement le cuisinier qui prend son café et s’en va ; j’apprécie ce petit mot échangé, ce bonjour matinal qui, parfois, suffit à éclairer leur journée. »
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué, et quel est le moment le plus difficile ?
Mathieu : « Ma formation d’ASG (Assistant de Soins en Gérontologie) a été un tournant. Au début, je me demandais ce que je faisais là, puis j’ai compris que nous formons un tout. Soignants, entretien, lingerie, cuisine : nous sommes tous complémentaires, au service de l’habitant.
Le plus difficile reste de faire face aux décès ; on s’attache, forcément. Ils font partie de notre quotidien. »
Quel conseil donneriez-vous pour accompagner au mieux nos aînés ?
Mathieu : « Mon conseil tient en une idée simple : leur permettre de prendre le maximum de plaisir. Qu’il leur reste six mois ou dix ans, l’essentiel est qu’ils puissent savourer chaque instant, que ce soit à travers une animation ou un bon repas au restaurant. Kersalic a cette chance d’être conçu comme un village. Le restaurant y occupe une place centrale, un lieu de retrouvailles familiales où tout est pensé pour éviter le stress des déplacements extérieurs. C’est un repère rassurant, pour les habitants comme pour leurs proches. »
De quelle manière vous projetez-vous dans l’avenir ?
Mathieu : « Je vis au jour le jour, sans faire de grands plans. J’ai encore une vingtaine d’années de carrière devant moi. J’ai parfois envisagé un retour vers mes racines en Savoie, mais je me sens bien ici.
Ma formation d’ASG m’a aussi ouvert d’autres opportunités de carrière : peut être qu’un jour, je troquerai ma toque pour une autre casquette dans le soin, qui sait. Pour l’instant, tant que j’ai ce plaisir de venir travailler chaque matin, je reste ici, au service des habitants ».
Interview par Séverine Cheminat


